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21 juin 2015 7 21 /06 /juin /2015 16:46
Mon père

Lorsque devenue grand-mère, on se penche sur son passé un jour de fête des pères...

 

Papa

 

Pendant longtemps une image de toi a hanté mes jours et mes nuits. La dernière, difficile à effacer : ton visage blême dépassant du drap blanc qui recouvrait ton corps inerte. Masque de cire figé, effrayant. Je n’avais que seize ans, pourquoi ne m’a-t-on pas épargné le supplice du tiroir tiré par un employé indifférent avec le même geste que celui de la mercière montrant sa collection de boutons ou de laines à repriser ? C’était bien toi, papa, dans ce tiroir, avec ton expression autoritaire, sévère. Sauf que je n’ai pas pu retrouver la tendresse qui débordait habituellement de tes grands yeux sombres. Et pour cause, ils étaient clos à jamais.

C’était une autre époque, celle où l’on s’habillait de noir de la tête aux pieds pour afficher son deuil. Et tout ce noir qui accrochait le regard de commisération des autres n’a fait qu’aggraver la  douleur qui m'étouffait, faute de pouvoir s'exprimer. A mon retour  en classe, lorsque le professeur de français – ignorance ou sadisme ?– m’a demandé de réciter « Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne... », sacrée coïncidence entre le programme et la vie de tous les jours, j’ai bégayé trois vers et me suis effondrée en larmes. Les premières, salvatrices. Te dire le bien qu'elles m'ont fait, le bien que m'ont fait toutes celles qui ont suivi... (Alors merci Madame X!)

Les années ont passé. Tout doucement, d’autres images, apaisantes, sont venues effacer celle du masque de cire. Celle de ta casquette des jours de travail, celle de ton chapeau des dimanches et jours de fête. Rarement tête nue, papa, la casquette, même à la maison ! Au visage, s’est enfin ajouté ton grand corps maigre : pas un pouce de graisse en dépit d’un solide appétit, mais tu travaillais dur, plombier-zingueur plus souvent grimpé sur les toits qu’en atelier. Ont suivi les souvenirs des moments privilégiés. Ton empressement, devant ma mine de gosse déconfite, à réparer le bras ou la jambe du poupon que le père Noël avait un peu malmené en laissant tomber les cadeaux dans la cheminée. Tes « C’est bien, petite ! » quand je te montrais mes bulletins scolaires, quand je revenais des cérémonies de distribution des prix les bras chargés de livres. Mon impatience lorsque je t’attendais à l’arrêt du bus qui te ramenait du travail : un baiser rapide sur une joue et tu me prenais par la main pour me conduire à la fête foraine à deux pas : tours de manège, sucreries, loteries, tu avais pas mal de chance et l’on rentrait souvent avec de la vaisselle, un filet garni, une bouteille de bon vin. Moi, j’étais fière d’être avec mon papa.

Je me souviens de ton sourire en coin lorsque, à la naissance du petit frère, tu vidais dans la poubelle le contenu infâme de nos assiettes– le riz au lait, entre autres – concocté par la vieille tante soi-disant venue s’occuper de nous. Deux journées et tu la remettais vite dans son train avec ses potions, ses bonbons poisseux et tu nous ouvrais des boîtes de conserves. Après,  à cause du petit frère chétif que l’on tremblait de perdre à chaque accès de fièvre, tu t’es débrouillé pour nous offrir des vacances d’été à la campagne. Pas très loin, dans tes moyens. Tu m’y as appris à tenir une canne à pêche : je n’aimais pas vraiment ça, pêcher, mais j’étais avec toi, tu m’accordais ton attention et c’était bien ! Tout comme lorsque nous partions main dans la main pour de longues promenades à travers champs ou en forêt. Tu parlais peu, moi encore moins, mais ma petite main dans la tienne valait tous les discours et toutes les marques d'affection du monde.

Elles me font du bien aujourd’hui encore ces images d’un temps si lointain, de toi que tes collègues de travail avaient surnommé le grand Marcel (tu t’appelais Pierre, pourtant toute ta vie on t’a connu sous le nom de Marcel). Tu incarnais le courage, la simplicité, tu aimais rendre service. Tu savais aplater le canon avec tous : il le fallait à l’époque et dans le milieu ouvrier, « un homme qui boit pas son coup, c’est pas un homme ! » Et même si tu abusais un peu parfois, on te pardonnait. Je t’ai aimé très fort, papa, je sais que toi aussi tu m’as aimée très fort même si on ne se l’est jamais dit, même si les embrassades, ça n’était pas dans tes habitudes. Après ta disparition, j’ai fait beaucoup de sottises. Je n’avais que seize ans, papa. Je t’en ai voulu de nous avoir abandonnés si vite, sans prévenir. Je n’avais que seize ans et encore besoin de ta main dans la mienne. Ne te fais pas de souci. Je me suis réparée, tout va bien. Comment te dire que je garde le souvenir d’un bon père ? Chapeau ? Non, casquette ! .

 

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commentaires

Laurine 21/06/2015 18:35

Des mots justes. On le voit, ce grand Marcel et tout cet amour qui, quoique immense, caractéristique de beaucoup de pères, ne se dit pas. Et "casquette" à toi aussi, de t'attaquer à ces zones si fortes et fragiles.